La libération de Le Boëtté jean-Etienne


La libération

La guerre est finie.
Les Américains tirent sur les S.S.
Nous, on s’est couchés par terre pour
Ne pas déranger leur tir.
Les balles passent à quelques centimètres
Au-dessus de nous, mais nous,
On s’en fout,
La guerre est finie.
un morceau de pain dans ma poche,
Je le mange.
Je peux le manger maintenant,
je m’en fous, J’aurais plus faim.
La guerre est finie.
Nous sommes le 14 avril 1945 ; il est midi et demi.
Je pèse trente-deux kilos,
Je m’en fous,
La guerre est finie,
Je n’aurai plus faim.
Plus tard.
Plus tard je revivrai par les récits
Que m’en feront les miens,
Les jours de la libération de Paris et de Versailles.
Plus tard, j’imaginerai la liesse l’enthousiasme
De ces jours d’août 1944.
Plus tard, je regretterai de ne pas les avoirs vécus.
Mais aujourd’hui, le 14 avril 1945, je m’en fous,
La guerre est finie.
Je n’ai même pas de joie,
La joie demande de la force et je n’ai plus de force.
C’est le sphincter qui se relâche d’une vessie trop Pleine.
La guerre est finie.
Je pèse trente-deux kilos,
Mes doigts se rejoignent autour de mon bras
Au biceps, mais je m’en fous,
Je n’aurai plus faim.
Je n’ai pas la force de la joie,
Tout simplement, je m’en fous,
La guerre est finie.
Je n’aurai plus faim et mange mon pain.
Bœuf avait dit : Quand on sera libérés,
Les deux premières que je ferai : Violer une femme S.S., piller une maison S.S.
C’était il y a longtemps.
Le commandant Bœuf ne fera ni l’un ni l’autre,
Il est mort ce matin,
mais je m’en fous.
La guerre est finie.
Bref, Paul Montange, Laudouze, tous mes amis,
Je pleurerai votre mort plus tard,
Après, j’aurai du chagrin,
Mais aujourd’hui je m’en fous.
Je m’en fous : la guerre est finie.
Je m’en fous : je n’aurai plus faim.
Je m’en fous : je mange mon pain.

Le Boëtté jean-Etienne
Buchenwald 68 868

Le Boëtté jean-Etienne né le 21 aout 1922 à Cahraix est déporté par le transport parti le 30 juillet 1944 de Toulouse à destination de Buchenwald

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Mis à jour : vendredi 26 janvier 2018